PDF09 : de Fact Check aux Checks and Balances

Une analyse trans-outre-atlantique du Personal Democracy Forum 2009, qui a eu lieu à NYC cette semaine et a rassemblé la fine fleur de l'e-democratie mondiale, bouscule en nous des rêves infinis de Netgouvernance.
 
Avec l'humilité de celui qui n'a pas assisté IRL aux débats, mais qui a suivi de près les débats passionnants qui s'y sont déroulés pendant deux jours, je me plais à noter que les différents intervenants de la conférence ont tenté, peut-être inconsciemment, une rédéfinition et un ajustement du principe des "Checks and Balances" (freins et contrepoids) cher aux démocraties occidentales, en particulier les USA. Cette clé de voûte fondatrice de l'architecture institutionnelle, selon laquelle tout pouvoir doit être limité par un autre, trouve sûrement tout son sens dans l'intervention d'Andrew Rasiej, organisateur de la conférence:
 
“Peu m’importe que le gouvernement me surveille si je peux surveiller le gouvernement”

A l'Ouest rien de nouveau, le débat sur le 5ème pouvoir a déjà eu lieu, il a même traversé l'Atlantique
 
Mais voilà, la grande nouveauté Obamienne, c'est que ce pouvoir est désormais institutionnalisé. Le Gouvernement US met à disposition des citoyens des outils bruts de contrôle du Gouvernement US. De ce fait, le pouvoir de surveillance des citoyens devient une branche intégrée de la séparation des pouvoirs
 
Avec Obama, on est passé du Factcheck aux Checks and Balances

Le pouvoir de surveillance n'est plus externalisé (voir par exemple le très bon site Factcheck.org de l'Annenberg Public Policy Center of the University of Pennsylvania), il est désormais intégré.
 
Laissons la parole à ceux qui étaient à la conférence :
 
Francis pisani, sur Transnets : "un des axes essentiels de la conférence de cette année est qu’on insiste moins sur la participation – si difficile à mettre en place – que sur la mise des données de l’État à la disposition du public, ce à quoi l’administration Obama s’attaque d’arrache-pied avec des sites comme Data.gov et Recovery.gov."

Meilcour dans 10 choses que je retiens du PDF09 : "La révolution de Vivek Kundra (Ndlr : responsable du digital d'Obama) est majeure, et de deux ordres. Premièrement, il considère que la donnée sur l’action publique est un bien public, qui doit être mis à sa disposition, de manière brute. Charge à la société de développer des applications pour les rendre lisibles. C’est le projet data.gov. Le gouvernement ne va pas arrêter totalement son spin politique, et ses conférences de presse, bien sûr, mais il offre au citoyen la donnée d’action brute et accessible. Il livre des sources ouvertes. C’est profondément subversif. La deuxième révolution, c’est l’objectif de transparence intégrale. Le premier exemple dévoilé par Vivek Kundra donne une idée de l’ampleur de l’ambition : usaspending va permettre à chacun de suivre les dépenses de l’administration, et les projets associés. Première application sur les dépenses IT des ministères. Tout un chacun peut naviguer dans les données, et comprendre de manière très lisible. Les grands fournisseurs de services informatiques ne sont pas ravis des mesures, ni les directeurs informatiques : tant mieux !"

Recovery.org, Data.gov, et usapending.gov, avec ces trois sites révolutionnaires, les citoyens ont accès aux données brutes, et finalement, seront confrontés à la même obligation d'analyse (et de choix) que les décideurs publics.
 
Obama met en place une stratégie d'institutionnalisation du citoyen, qui d'une certaine façon, est aussi un moyen de contourner les critiques soulevées sur les sites participatifs du Gouvernement, comme le note Meilcour dans le point 6 de son billet.
 
Osons : il y a quelquechose du protestantisme dans cette stratégie, car le citoyen doit désormais trouver seul le chemin de la Grâce face à ces gigantesques quantités de données brutes. Plus d'intermédiaires, plus de hiérarchie, mais les principes fondateurs du protestantisme : la grâce seule; le livre seul
 
A n'en pas douter, Le Ministère des finances français (qui vient de lancer le site participatif Ensemble Simplifions) pourrait bien s'inspirer de cette stratégie pour tenter une institutionnalisation citoyenne du grand emprunt lancé par Nicolas Sarkozy...

Netpo reloaded

La netpolitique change et netpolitique.net également :
 

  • Avec ce nouveau site tout d’abord, conçu sous Drupal, pour remplacer* notre antique plate-forme circa 2003 et intégrer de nouvelles fonctionnalités, tels que Facebook Connect, Diigo pour le bookmarking social et bien sur Twitter. Drupal nous permettra également d’ouvrir des pages en mode wiki. Avec votre aide, nous envisageons d’y référencer des ressources universitaires (mémoires, thèses…) et bibliographiques utiles.
  • Avec une équipe renouvelée : on garde les mêmes et on recommence, avec notamment les contributions d’Arnault, Anthony et Palpitt que vous avez déjà pu lire ces derniers mois.
  • Avec une nouvelle orientation éditoriale enfin, qui portera une attention toute particulière aux développements de la net-gouvernance aux Etats-Unis, en France et ailleurs. Lorsque netpolitique.net a vu le jour il y a 9 ans, le débat autour de l’eDémocratie relevait largement de la science fiction. En 2009, la question n’est plus de voir comment internet peut moderniser la politique, mais de réfléchir à la manière dont la politique va devoir se moderniser à l’ère d’internet.

Nous n’en sommes plus au stade où internet était la pièce rapportée d’un dispositif de campagne. Nous en sommes au stade où l’on doit se demander si les institutions représentatives peuvent continuer à remplir leur rôle en évitant soigneusement de prendre en compte la transformation de l’espace public, ou si ou contraire elles sauront saisir ces opportunités pour huiler les rouages et renouer les liens distendus entre représentants et citoyens.
Toues les réflexions actuelles sur la net-gouvernance, la démocratie participative, l’ « activisme netoyen » et la redéfinition de l’espace public sont bel et bien au cœur de cette révolution en beta permanente que nous continuons de chroniquer.
 
Pour aller plus loin : articles tagués "net-gouvernance"
*Si l’intégralité des archives du blog a été importée, les commentaires en revanches n’ont pu l’être malheureusement.

Iran : Twitter, tissu connecteur

Alors que la violence croit en Iran et que les victimes s’accumulent, le débat sur le rôle de Twitter et des médias sociaux dans ces événements parait dérisoire. De nombreux articles et billets continuent cependant d’alimenter la discussion sur l’impact de Twitter, évoquée dans un précédent billet qui mérite d’être complété.

De toute évidence le rôle de Twitter dans ces événements n’a pas été neutre, comme l’a notamment démontré l’intervention remarquée du Département d’Etat américain pour demander le report de maintenance du réseau de micro-blogging.

Pour autant, le rôle moteur attribue à Twitter dans les jours qui ont suivi l’annonce des résultats était et reste largement exagéré. Bon nombre d’observateurs et analystes sont intervenus depuis (cf. cette liste d'articles) pour relativiser le rôle de Twitter dans la mobilisation sur le terrain en Iran. De fait, le faible nombre d’abonnés en Iran, les coupures d’accès à internet, aux réseaux de téléphonie mobile, couplées à la surveillance policière des messages limitent considérablement le recours à Twitter comme outil de communication et de coordination pour les partisans de Moussavi. La révolution se joue bel et bien dans la rue, par tous les moyens possibles et imaginables, mais rien n’est réellement venu confirmer le rôle que jouerait Twitter dans l’organisation de cette mobilisation de terrain. Pour le dire plus directement encore : "Twitter's impact inside Iran is zero," said Mehdi Yahyanejad, manager of a Farsi-language news site based in Los Angeles. "Here, there is lots of buzz, but once you look . . . you see most of it are Americans tweeting among themselves." (source).

Pour autant, l’impact de Twitter s’est révélé considérable dans la mobilisation… de l’opinion publique internationale. Certes, l’effet de mode, et l’effet loupe, ont joué à plein, mais force est de reconnaitre –au-delà des titres faciles des premiers jours- que les flux continus en provenance d’une poignée de twitterers iraniens relayés en Occident et avidement consultés par les medias internationaux auront contribué à maintenir l’intérêt des médias, et donc la pression sur les autorités iraniennes. De ce point de vue, le rôle de Twitter dans la couverture internationale de l’événement est incontournable.

Au-delà de toute l’attention accordée à Twitter cependant, ce sont les media sociaux dans leur ensemble qu’il faut en réalité prendre en considération. Facebook, bien plus répandu que Twitter, a probablement eu davantage d’impact durant la campagne, en facilitant la communication et l’organisation des meetings de Moussavi. Quant a Youtube et aux vidéos amateurs, la BBC, très regardée en Iran indiquait en avoir déjà reçu plus de 3000. Parmi ces videos tournées avec un simple téléphone mobile, l’histoire de ce conflit retiendra peut-être cet insoutenable séquence d’une jeune fille (« Neda ») abattue en pleine rue, sous les yeux de son père et filmée alors qu’elle agonise.

Le rôle de Twitter en réalité ne tient pas tant au fait de savoir s’il est est plus ou moins impactant que Youtube, Facebook ou toute autre plate-forme issue de l’arsenal de l’activisme contemporain. Twitter n’est pas un canal en plus ; c’est, dans le cas présent, le tissu connecteur de tous les autres canaux. Articles, videos, images : autant de témoignages épars que Twitter –ou plutôt les bonnes âmes qui animent la chaine #iranrevolution- recomposent en un flux sur-abondant mais relativement centralisé et aisé à consulter.

Au final donc, tergiverser sur le rôle de Twitter n’a plus de sens. Les manifestants font feu de tout bois et ce sont bien les médias sociaux dans leur ensemble qu’il convient de prendre en compte. Et dans la mesure où Twitter facilite l’agrégation et la rediffusion de ces contenus, il est heureux que le réseau au petit moineau s’avère quasi-impossible à censurer. Nul doute que les autres régimes autoritaires suivent eux aussi avec intérêt et inquiétude ce qui s’y passe.

Tous les articles enregistrés par l’équipe de Netpolitique concernant Twitter & Iran

La République2.0, un art bien plus qu'une intention, dîner avec NKM

"Y a-t-il une conscience politique numérique ? Quel est le véritable impact d’Internet sur une élection, sur une décision politique ? Quelle est la frontière entre le journaliste et le blogueur ? Le citoyen de demain sera-t-il forcément connecté? A quoi ressemblera l\'élu 2.0? … Autant de questions qui rythmeront les échanges de cette soirée."

Telles sont les questions soumises à la douzaine de blogueurs invités à dîner par Nathalie Kosciusko-Morizet ("NKM"), secrétaire d'Etat à la Prospective et au Développement de l'économie numérique, mardi 16 juin en l'hôtel de Broglie. Selon une liturgie maintenant bien établie par une ministre recevant régulièrement des blogueurs (catégorie fort disparate s'il en est sous laquelle l'on peut néanmoins ranger des individus qui cultivent leur surface sociale et leur capacité à peser sur le débat, quel qu'en soit l'objet), trois tables furent dressées afin que notre honorable hôte d'un soir, après avoir rappelé les axes d'échanges et de discussions proposés, pût entretenir des conversations ordonnées avec une poignée de convives.

Si une telle ouverture, éprouvée par différents ministres ces dernières années, entre un membre du Gouvernement et des citoyens engagés dans le débat public se doit d'être saluée, il convient de s'interroger sur ses modalités, ses finalités et son intérêt.

Les blogs comme (nouvelle) caisse de résonance médiatique : un dîner utile

A l'instar du travail de relations publiques ou de relations presse dont les élus et ministres usent afin de médiatiser leurs idées, projets et réalisations ou la représentation qu'ils souhaitent donner d'eux, les "blogueurs" ont essentiellement été perçus, ces quelques dernières années, comme une nouvelle caisse de résonance permettant d'atteindre les mêmes fins par d'autres moyens, le billet de blog complétant d'ailleurs l'article de journal plus qu'il ne le remplaçait. En effet, l'audience restreinte et qualifiée d'un blog permet à son auteur une tonalité personnelle et une subjectivité assumée auxquelles un journaliste, à la recherche d'une audience plus large, préférera en principe le récit distancié et l'objectivité. Aux premiers, la confiance accordée à des pairs, aux seconds la confiance accordée à des experts.

Cette utilisation médiatique des blogueurs, si elle est bien effectuée (choix de blogueurs légitimes et pertinents pour relayer l'objet de la rencontre) est vertueuse en démocratie. Pour que le débat ait lieu et que l'espace public remplisse pleinement son rôle de révélateur des tensions et consensus au sein d'une société, il est indispensable que les arguments de ceux à qui nous avons assigné la lourde tâche de nous représenter - parlementaires et ministres en tête - retentissent aux oreilles de tous et soient discutés. Le partage des arguments et idées, médiatisés par tous moyens, est une nécessité que NKM semble donc avoir pleinement intégrée à sa stratégie de représentation et de communication. Cela fait, il convient bien évidemment de s'intéresser à la nature des échanges tenus entre blogueurs et ministres et à la posture adoptés par ces derniers. S'agissant de NKM vis à vis des blogueurs invités, les aspects relationnels et substantiels (en théorie de la communication l'on parle respectivement des fonctions phatique et poétique du langage) n'ont pas été négligés, les discussions s'inscrivant tantôt dans le registre du off journalistique (petites confidences, discussions d'ordre privé) tantôt dans un registre plus solennel (enjeux politiques, projets de loi, débat de société, etc.).

Cependant, comme le soulignent le billet de Luc Mandret et les nombreux commentaires laissés chez Criticus, il semble que le registre substantiel ait été négligé et que l'exercice ait bien plus été perçu comme une plate-forme de communication, voire d'image, et en rien ou fort peu comme un réel moment de débat politique sur les enjeux du jour, pourtant nombreux : loi HADOPI et projet LOPPSI, élections européennes et politique numérique de la dite zone européenne, nouvelles technologies et développement durable (dont la question récemment posée du télétravail), etc. C'est également l'impression que m'a fait cet événement bien pensé, mais sans doute moins bien exécuté.

Une République2.0 à organiser : un dîner dont on peut tirer certains enseignements

Deux questions fondamentales méritent d'être posées à qui veut mettre en place une sincère démarche de discussion, voire de consultation citoyenne. Qui sont ceux dont l'opinion est requise ? De quelle manière poser les questions ou organiser la discussion ?

La première question est donc celle de l'échantillon. Dans une logique traditionnelle de consultation citoyenne l'on peut tout simplement constituer un échantillon représentatif de la population française et inviter les individus qui le composent à débattre. J'entends déjà l'objection selon laquelle s'il est déjà difficile d'extraire de la substance d'un dîner entre une ministre et une vingtaine de blogueurs, la dispersion intellectuelle s'exhalant d'un dîner entre celle-ci et un millier de Français serait bien plus grande. Néanmoins un échantillon représentatif n'implique pas nécessairement la présence de 1.000 individus, il peut en contenir une cinquantaine seulement. Si sa représentativité n'en est pas moindre, la validité statistique des conclusions que l'on tirera des opinions recueillies sera, elle, plus faible. En outre, le dîner n'a bien évidemment pas le monopole du format de rencontre entre des élus et des citoyens. Des journées de consultation pourraient ainsi être organisées avec quelques dizaines à quelques centaines de participants. Au-delà de cette forme traditionnelle d'échantillonnage, la sélection d'un petit nombre de blogueurs reconnus par leurs pairs (à travers différents critères de statut social en ligne tel le nombre de liens reçus) permet, en quelque sorte, de travailler avec des leaders d'opinions - également appelés early adopters - de manière plus prospective qu'avec des échantillons strictement représentatifs de la population, à condition bien sur d'animer la consultation de manière appropriée.

Quel que soit l'échantillon constitué, il convient donc de penser l'animation du moment de consultation ou de débat. Il ne suffit en effet pas de jeter en l'air quelques thématiques et espérer que la multitude rassemblée pourra s'en emparer avec ordre et méthode. A minima, il convient de s'inspirer des méthodes d'étude qualitative de groupe en soumettant de manière ordonnée des thèmes de discussion, en animant les débats et les conduisant dans un sens permettant la révélation des tensions ou des consensus autour de chaque élément constitutif de la thématique. Pour être plus concret, s'agissant par exemple de la question "Le citoyen de demain sera-t-il forcément connecté ?", il aurait été utile de dégager une définition commune du citoyen connecté, des apports possibles à la démocratie ou la République qu'un tel corps citoyen pourrait faire, des conséquences en termes d'organisation des pouvoirs aux échelons national et local, etc. Pour aller plus loin, et en utilisant notamment Internet comme support d'animation du débat avant, pendant ou après une rencontre physique, l'on pourrait même envisager de déployer des techniques permettant à la fois d'enrichir le citoyen de connaissances plus expertes et de recueillir son opinion alors plus éclairée.

En conclusion, je salue donc les initiatives répétées de NKM visant à ouvrir ses portes et expliquer les clés de son action à de nouveaux médiateurs de la vie publique, ce qui était sans nul doute l'objet premier du dîner dont je fus avec plaisir. Pour le reste, je suis certain que la ministre aura à coeur de bâtir des fondements solides à la République2.0 qui se dessine à l'horizon et que nous appelons de nos voeux, thématique qui sera au coeur des colonnes de Netpolitique dans les mois à venir.

Europe Ecologie : les méthodes de "Net-campaigning" d'Obama appliquées aux Européennes

La campagne européenne 2009 n'a pas suscité un intérêt massif de la part des français, mais permet aujourd'hui de dresser un premier portrait du web politique à 3 ans de l'élection majeure, les Présidentielles 2012.

Pour les Européennes, tous les partis se sont attachés à rendre un devoir inspiré par les leçons de la campagne d'Obama aux USA. Deux formations semblent avoir tiré leur épingle du jeu en rendant une copie qui mérite mention : Europe Écologie et Libertas. C'est notamment le modèle du réseau social, et l'importance du lien entre le on et le offline, qui ont été retenus par les formations françaises. Europe Écologie, par définition un rassemblement, trouve dans le réseau l'essence même de son organisation, tandis que Libertas, Parti challenger, s'en est servi de manière plus offensive

Première étude de cas aujourd'hui avec l'interview de Benoit Thieulin, de l'agence web la Netscouade, qui a contribué à la construction de "l'écosystème social" d'Europe Écologie

Interview co-réalisée avec Palpitt

Netpolitique : Diriez-vous que la campagne s’est d’abord organisée sur le terrain ou en ligne ?

Benoit Thieulin : La grande leçon de la campagne d'Obama, c'est d'avoir utilisé internet comme une infrastructure d'organisation de la campagne, qu'elle soit en ligne ou sur le terrain. L'organigramme de la campagne est ainsi quasiment "inscrit dans le code" de la plateforme comme dirait Lessig : s'y confondent à la fois , la chaine de commandement, le réseau social, l'organisation décentralisée des volontaires. Europe Ecologie a sans doute été la première application en France des méthodes de "campaigning" parachevées par l'équipe d'Obama. A l'exception notable de Libertas dont les fonctionnalités étaient d'ailleurs probablement les plus innovantes, mais qui n'a pas trouvé les militants à la hauteur de ses outils (Joe Trippi + Arnaud Dassier, ca pouvait pas ne pas donner quelque chose ! ). Europe Ecologie, avec ses 14 000 volontaires, ses centaines de groupes affinitaires et locaux, son millier d'événements physiques organisés à l'aide de la carte du site, et ses centaines de mission en ligne (dont certaines des actions comme le Libdub ont connu un franc succès), arrive très largement en tête des réseaux sociaux politiques de la campagne des Européennes. Ses actions ne sont donc pas limitées à ce nouvel espace social que constitue internet : le site internet d'Europe Ecologie a bien été l'instrument du militantisme sur le terrain. Comme avec Obama, la plateforme internet organise et coordonne la campagne aussi bien sur le terrain "physique" que "numérique", la fusion des outils "off" et "on" line, est totale.

Netpolitique :Vous avez adopté une stratégie d’investissement très large des réseaux (skyblog, myspace, Facebook, SL), quelle a été la part d’initiatives militantes ?

Benoit Thieulin : Matthieu Lerondeau et Thomas Lecourbe (La Netscouade) ont organisé, au début de la campagne Europe Ecologie, plusieurs sessions de sensibilisation et de formation au cours desquelles s'est organisée la présence de la campagne sur les réseaux : des le lancement du site, un véritable "ecosysteme social" a été travaillé autour du site pour le prolonger sur les différents "sous continents" du net : création d'une chaine dailymotion, présence et animation des groupes sur Facebook, présence d'une bonne partie des militants et de certains candidats sur Twitter, dispositif d'agrégation de ces twitts sur la plateforme, puis ensuite, page myspace, skyblog, et espace sur SecondLife, etc. Si l'agence a ainsi lancé très tôt les comptes Facebook et Twitter de la campagne, le Skyblog, la page MySpace, Second Life ont été animés par les Ecologeeks, un groupe informel animé par Fred Neau, le responsable internet de la campagne. Leur action dans le succès de cette campagne a été essentielle.

Netpolitique :Sur le site, on annonce 500 groupes et 13000 membres sur la plateforme, pouvez-vous nous donner d’autres chiffres concernant la participation ? (activité des membres, création d’évènements) d'autres constatations ?

Benoit Thieulin : Pendant le temps de la campagne, plus d'un millier d'événements, manifestations festives, réunions d'appartement et cafés politiques, notamment, se sont tenus à l'initiative des membres via le réseau social. Europeecologie.fr est devenu, le temps de la campagne, le principal forum et lieu de rencontre entre écolos de tous bords.

Netpolitique : Quid du réseau et des différents profils (twitter, notamment pour les têtes de liste, facebook, etc.) après la campagne ? continueront-ils à être alimentés ou allez-vous faire une sélection ?

Benoit Thieulin : Cela a été un point clef dans les facteurs de réussite de cette "net-campagne" : que les cadres, les candidats , les politiques comme les volontaires ou les militants soient tous praticiens de ces outils. La réussite d'Obama tient aussi à sa propre pratique de l'internet qui garantit une réelle maîtrise de ses enjeux. Twitter ou blogguer pour les principaux candidats et cadres de la campagne constituaient une recommandation non négociable :-) Tous s'y sont mis, d'ailleurs... Pascal Durant, directeur de la campagne et artisan trop méconnu de cette victoire, veut encourager les responsables du mouvement et les nouveaux élus à maintenir ou développer leur engagement sur les réseaux : sur Twitter, qui peut devenir un véritable outil de transparence et de maintien du lien avec la communauté qui les a élus ou sur tous les formes de présence de la "communauté" qui s'est créer dans le feu de cette campagne.

Netpolitique : Y a t-il eu une prime aux entrants sur le web ? Vous avez été les premiers à affirmer votre présence en ligne pendant la campagne, en quoi est-ce un avantage sur vos concurrents ?

Benoit Thieulin : Bien sur. Pour une raison simple : internet est un média asynchrone, décentralisé, ou il lent et laborieux de s'enraciner et de prendre pied. A fortiori lorsqu'on part de zéro ce qui était le cas de cette liste. Le lancement de la campagne des fin septembre était l'une des conditions d'une campagne ambitieuse sur le Net : il a permis le recrutement d'une base d'utilisateurs solide, préservé le temps du débat sur le programme de la liste, et enfin donné aux réseaux proches des Verts et des autres composantes du Rassemblement le temps de bien référencer le site, qui est de loin le plus solidement ancré sur le web social.

Résultat visible : le site fait l'objet de près de 50 000 citations sur le web, un score deux fois supérieur à ceux des listes concurrentes.

Netpolitique : Qu'avez-vous retenu de la campagne d'Obama sur le Web, qu'avez-vous mis en pratique et pourquoi ?

Benoit Thieulin : La campagne a courageusement retenu notre proposition de livrer aux militants un outil d'organisation et de valorisation de la communauté écologiste au niveau local. C'est la principale idée que nous a inspiré la campagne d'Obama. Bien sûr, il reste beaucoup de chemin à parcourir, dans tous les partis d'ailleurs, pour que la discipline et l'organisation de la campagne en ligne comme hors ligne atteigne celle des candidats démocrates à l'élection présidentielle. Mais cette idée de déléguer une partie de la campagne à des sympathisants et de susciter les initiatives a déjà pris forme pendant la campagne d'Europe Ecologie

Netpolitique : La communication en ligne d'Europe ecologie met en valeur le principe collectif du rassemblement : lipdub avec eva Joly et DCB en guest stars, blog collectif des têtes de liste, etc. Comment continuer à faire vivre cet esprt collectif après l'élection ?

Benoit Thieulin : José Bové, Yannick Jadot, Pascal Durand y vont aussi de leur couplet ;-) ! Vous vous en souvenez peut-être : prouver que ce rassemblement était possible était l'un des principaux enjeux du début de la campagne. Sur le Net, le "Rassemblement pour une Europe écologiste" a parfaitement illustré la complémentarité de ses différentes composantes et têtes de liste – sur le blog collectif, notamment, et dans les billets et les commentaires où les candidats et les militants ne se sont jamais censurés !

Netpolitique : Question bonus et subsidiaire : avez-vous observé un pic d’inscriptions ou de signatures sur le site suite à la diffusion du film Home de Yann Arthus Bertrand ? ;-)

Benoit Thieulin : Si l'on s'en tient aux stats du site, l'effet de la diffusion de "Home" sur la campagne a été nul ! Dans les derniers jours de la campagne, la fréquentation du site est stable, autour de 20 000 visiteurs uniques, et de 200 à 300 nouveaux comptes par jour. S'il y a une "bosse" dans la fréquentation du site, on l'observerait plutôt à la suite de la diffusion d' "A vous de juger" !

Netpolitique : Quelle est votre conclusion "personnelle" ?

Benoit Thieulin : Un des phénomènes les plus intéressants de cette campagne a été l'illustration, une fois de plus, du retour du "débat public" dans le champ politique et son redéploiement grâce à internet. La liste de Daniel CohnBendit a fait une campagne de terrain et de fond. Plutôt à contre-courant, d'ailleurs, à son démarrage ou étaient moquée d'ailleurs leur obstination à ne parler que d'Europe et d'écologie politique. Raison de plus, pour réinvestir le champ du débat public grâce à internet : en portant le débat en ligne partout ou c'était possible mais également en s'aidant d'internet pour faire relayer meeting, réunions d'appartement ou autres organisations de débats et d'échanges. Cette campagne de terrain, de long terme, et de fond, a été payée de retour et illustre une fois de plus après le débat referendaire de 2005, les primaires socialistes de 2006, que les citoyens veulent débattre et qu'internet constitue un levier de renouveau et de rédéploiement du débat public sous de nouvelles formes et dans un nouvel espace.

A lire également, la tribune Mediapart de Benoit Thieulin : Europe Écologie, retour sur une campagne innovante

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