Rapport Tessier : vers une reconnaissance du journalisme citoyen ?
Par Netpolitique, mardi 20 février 2007 à 23:54 :: E-démocratie & E-participation :: #680 :: rss Tags :
Marc Tessier, ancien président de France Télévision vient de remettre un rapport au Ministre de la Culture sur l'avenir de la presse face au numérique.
Rendu public dans la foulée des résultats du sondage La Croix-Sofres sur la confiance dans les médias, ce rapport devrait beaucoup faire parler de lui, et notamment de ses recommandations concernant la question d'un nouveau statut pour les "journalistes citoyens".
Débat récurrent s'il en est, la question du statut du blogueur par rapport aux journalistes professionnels est un sujet passionnel. Attendons-nous à voir dans les prochains jours des réactions corporatistes d'un côté, et des objections virulente de l'autre, face à tout système pouvant être perçue de près ou de loin comme une certification de l'information officielle ou à une restriction de la liberté d'expression en ligne.
A la lecture des pages concernées, il est évident que le rédacteur du rapport a bien conscience de s'aventurer en terrain miné.
L'auteur prend notamment soin de souligner la qualité et la démarche quasi-professionnelle des internautes sur certains médias citoyens ("il est frappant de constater que, paradoxalement, ce développement s’accompagne d’un rapprochement des méthodes et des règles qui sont généralement appliquées par les journalistes professionnels"), et d'envisager des modes de rémunération idoines "gagnant-gagnant" pour le contributeur, et pour le titre de presse qui se porterait acquéreur des contenus ainsi produits.
Cela suppose cependant un certain nombre de critères et de concessions de part et d'autres qui ne manqueront pas de faire grincer des dents comme le pressent l'auteur, insistant lourdement (avec sans doute à l'esprit le précédent de la Dadvsi, de sinistre mémoire au sein de ce même Ministère) sur les précautions d'usage :
L'ambiguïté de la démarche de labellisation (...) suscite de nombreuses réserves chez beaucoup d’acteurs. (...) Sans compter que la réaction des internautes, difficile à anticiper, pourrait bien être négative face à un label officiel, géré par les pouvoirs publics et les organisations professionnelles, et qui apparaître comme une tentative de contrôle ou d’encadrement d’un réseau dont les aspirations libertaires sont très fortes. (...) Le label doit être une véritable aide et un signe de confiance pour les internautes dans leurs relations avec les sites d’information, et non pas une ligne Maginot destinée à préserver, sans aucune chance de succès, les groupes de presse de la concurrence sur Internet.
Il faut donc lire ces quelques pages pour se faire une opinion et en débattre en connaissance de cause. Merci pour vos commentaires, le sujet en vaut la peine.
PS : Indépendamment du contenu même du rapport, on peut d'emblée regretter que son auteur n'ait auditionné (cf. page 70) personne issu de près ou de loin de la blogosphère française ou des médias citoyens, qu'il cite pourtant à de nombreuses reprises.
Extraits du rapport Tessier (pp.65 - 69 du rapport ; reproduites ci-dessous sans les notes de bas de page. Mentions en gras ajoutées par nous)
2. Réformer les équipes éditoriales : un statut pour les journalistes citoyens ?
Comme on l’a vu précédemment, la participation des internautes à l’élaboration des contenus des sites d’information est une tendance profonde, liée à l’explosion du Web 2.0, comme en témoigne le succès de sites comme Dailymotion ou MySpace. L’expression « journalisme citoyen » (citizen journalism) a été forgée pour décrire cette intervention croissante d’internautes qui ne sont pas des journalistes professionnels dans la confection des sites d’information. Le journalisme citoyen est donc le fait que des individus « jouent un rôle actif dans le processus de collecte, de transmission, d’analyse et de diffusion des actualités et de l’information en général ».
Or, il est frappant de constater que, paradoxalement, ce développement s’accompagne d’un rapprochement des méthodes et des règles qui sont généralement appliquées par les journalistes professionnels et donc d’une certaine convergence dans le fonctionnement des sites, qu’il s’agisse de sites gérés par des entreprises de médias ou de sites fondés sur l’intervention de non-professionnels. Ainsi, le site coréen OhMyNews, bien que faisant appel à des contributions d’internautes, encadre très strictement le processus de publication et fait appel à des journalistes pour l’organisation générale du site et la hiérarchisation des informations. Ainsi, la première règle de l’accord que doit approuver tout journaliste citoyen intervenant sur le site est : « je reconnais l’autorité éditoriale de l’équipe de rédaction d’OhMyNews51 ». Dans le même ordre d’idée, les contributions au site AgoraVox font l’objet d’une relecture par un comité éditorial qui, agissant en tant que filtre, « se chargera de vérifier la conformité des propos tenus avec la politique éditoriale d’AgoraVox et éventuellement mènera des enquêtes complémentaires en cas de doute si cela est jugé nécessaire52 ».
Un autre aspect de cette “professionnalisation” des interventions des internautes se matérialise par le fait que de plus en plus de contributions donnent lieu à rémunération. Le site www.citizenbay.com, un site communautaire et gratuit de création récente et consacré à l’information locale, propose ainsi une rémunération en fonction du nombre d’articles que ses contributeurs ont écrit sur des événements locaux. A une autre échelle, des acteurs majeurs de l’information sur Internet comme la BBC ou encore Yahoo News, en partenariat avec Reuters vont rétribuer, selon des modalités qui ne sont pas encore définitivement arrêtées, les internautes qui leur enverront des contenus intéressants. Dans le domaine du divertissement, le site YouTube a annoncé son intention de partager ses revenus publicitaires avec les propriétaires des vidéos postées sur le site.
Les journalistes citoyens vont donc devenir des collaborateurs de plus en plus fréquents des sites d’information, y compris sous la forme de collaboration rémunérée. Il convient donc réfléchir à la façon dont ces collaborateurs devront être intégrés et au statut de leur rémunération. Il s’agit d’un point crucial pour la presse, surtout si elle veut basculer la densité du son maillage territorial sur Internet, de façon à conserver un avantage essentiel dans la collecte de l’information. Il importe également que cette collaboration puisse être organisée de façon souple et évolutive et que, s’agissant d’interventions ponctuelles ou plus ou moins régulières de personnes ayant d’autres activités par ailleurs.
Dans cet esprit, il existe déjà un statut spécifique pour des personnes qui participent à la collecte d’information des journaux de la presse régionale. Ainsi, selon la loi du 27 janvier 1993, « le correspondant local de la presse régionale ou départementale contribue, selon le déroulement de l’actualité, à la collecte de toute information de proximité relative à une zone déterminée ou à une activité sociale particulière pour le compte d’une entreprise éditrice. Cette contribution consiste en l’apport d’informations soumises avant une éventuelle publication à la vérification ou à la mise en forme préalable par un journaliste professionnel ». Il s’agit d’une activité non professionnelle, exercée à titre accessoire et qui bénéficie d’un régime de cotisations sociales favorable.
Même si le journalisme citoyen n’en est qu’à ses débuts, surtout sous ses formes rémunérées, il serait intéressant d’envisager la transposition de ce statut de correspondant local au monde numérique, d’autant que ses critères apparaissent assez adaptés au mode de collaboration qui pourrait s’établir entre un site d’information et des collaborateurs occasionnels. En effet, le correspondant local ne peut se trouver dans une situation de subordination à l’égard de l’entreprise éditrice et notamment il ne peut pas être intégré dans un service organisé et recevoir une rémunération forfaitaire fixe.
Ce statut ne serait ouvert qu’à des sites répondant à des conditions de déontologie et de qualité de l’information strictement définies (existence d’une rédaction professionnelle…). En effet, cette proposition s’inscrit dans le cadre du développement de sites d’information complets qui associeraient un regard éditorial porté par des équipes professionnelles et des contributions aussi large que possible à l’information. La proposition n’a donc de sens que si elle s’inscrit dans une démarche de qualité et de fiabilité de l’information. Elle pourrait être, pour la presse, un moyen de transposer en ligne son savoir-faire en matière de collecte de l’information et de qualité du maillage local.
3. Mettre en valeur la qualité de l’information sur Internet : vers un label pour les sites d’information ?
Si l’enjeu du pluralisme sur les réseaux numériques concerne la qualité de l’information, comme on l’a évoqué plus haut, il pourrait être utile de mettre en place un encadrement juridique qui impose le respect de certains critères de qualité. Cependant, cette orientation se heurterait trop rapidement à la réalité du fonctionnement d’Internet qui, compte tenu de son caractère transfrontière, de la diversité des acteurs qui s’y expriment et de sa vitesse d’évolution, rend impossible la mise en place d’un cadre juridique contraignant au niveau strictement national.
Cette situation a conduit plusieurs intervenants à suggérer de prendre le problème en sens inverse. Plutôt que d’essayer de faire rentrer tout le monde dans le même cadre, pourquoi ne pas essayer de faire ressortir ceux qui, de leur propre initiative, respectent ces règles et s’astreignent à certaines contraintes pour garantir la qualité des informations qu’ils fournissent à leurs internautes ? Ceci à conduit à suggérer la mise en place d’une forme de label pour indiquer qu’un site suit, pour la production de ses contenus, des règles précises de déontologie et de contenu.
Plusieurs organisations professionnelles ont exprimé leur souhait de mettre en place un mode de reconnaissance des sites gérés par des entreprises de presse, de façon à ce que ceux-ci puissent être plus facilement identifiés dans l’univers numérique.
Le SPMI propose ainsi, dans la contribution qu’il a transmise à la mission, de « maintenir un statut presse pour éviter que la presse en ligne ne se trouve diluée dans la multiplicité des sites existants ». De même, le FNPS suggère que les éditeurs de presse « se concertent afin d’élaborer un référentiel permettant de qualifier les titres de presse indépendamment de leurs supports ». Ces propositions ont cependant l’inconvénient d’être assez restrictives dans leur champ, en ne réservant le statut ainsi défini qu’à des entreprises de presse, ce qui tend à méconnaître le fait que l’information sur Internet n’est pas seulement l’apanage de celles-ci et qu’elle a tendance à se diversifier de plus en plus en termes de contenu (vidéo…). Dans le même ordre d’idée, mais étendu à l’ensemble du secteur de l’information en ligne, le groupement français de l’industrie de l’information a mis en place, à partir de 1996, un code de déontologie qui précise les principes et les règles que ses membres s’engagent à respecter. En contrepartie, l’adhérent obtient le droit de mentionner sur son site sa qualité d’adhérent au code du GFII au moyen d’un sceau.
On est donc assez proche d’une démarche de « labellisation » fondée sur la qualité du contenu placé sur les réseaux numériques. Parmi les règles définies par le code de déontologie figurent notamment, l’engagement de s’identifier et de faire apparaître clairement ses sources, de dater l’information en ligne et notamment la dernière mise à jour. Les membres du GFII s’engagent également à fournir une information fiable, en toute transparence et sont prêts à voir leur responsabilité mise en cause au titre de cette information. Dernier exemple : la publicité en ligne doit être clairement identifiée comme telle sur les sites adhérents au code de déontologie54. Le groupement des éditeurs de services en ligne (GESTE), également rencontré par la mission, a, de son côté, défini une charte d’édition électronique qui reprend des principes assez proches de ceux du GFII (vérification des informations, respect des règles de déontologie journalistique…) à laquelle doivent adhérer ses membres.
L’idée d’un label « information en ligne » est assez intéressante à plusieurs titres. D’abord, elle permettrait effectivement de donner un avantage immatériel aux sites concernés qui pourraient le faire valoir auprès de leurs lecteurs électroniques, ceux-ci pouvant immédiatement identifier les sites où ils seraient à peu près sûrs des informations fournies en ligne.
Pour les pouvoirs publics, le label pourrait constituer un outil pour soutenir et promouvoir une information francophone de qualité sur Internet et s’assurer ainsi que le basculement de l’audience vers le numérique ne se traduit pas nécessairement par un appauvrissement des contenus et un foisonnement d’informations douteuses et non hiérarchisées. Ceci serait particulièrement utile à destination des plus jeunes générations pour leur apprendre, dès leur scolarité, à mettre en perspective ce qu’ils trouvent sur Internet et hiérarchiser entre les différentes sources d’information en fonction de leur qualité.
Les critères sur lesquels seraient fondés sur l’expérience de la presse dans ce domaine et reprendrait donc les grands principes de fonctionnement et de déontologie des journalistes et rédactions de presse pour les adapter dans le numérique. Parmi ces critères pourraient notamment figurer : le caractère général du contenu, la continuité de l’information et l’actualisation régulière des sites en lien avec l’actualité, l’existence d’une rédaction indépendante composée de journalistes professionnels, la transparence sur l’origine des informations, le principe d’un contrôle éditorial ou encore l’existence d’un médiateur. A ces critères d’organisation et de fonctionnement pourraient être ajoutés des éléments tirés des règles déontologiques des journalistes. Les conditions concrètes d’attribution de ce label restent évidemment à préciser même s’il est évident que les professionnels auront un rôle essentiel à jouer. On pourrait, par exemple, s’inspirer d’autres labels mis en place pour guider et éclairer les internautes sur le contenu des sites qu’ils parcourent (cf. encadré suivant).
A l’étranger, il existe quelques tentatives de labellisation des sites d’information mais il s’agit généralement d’initiatives assez limitées dans leur portée et généralement lancées par les professionnels eux-mêmes. En Suisse, l’association de la presse suisse romande a ainsi créé un label fondé sur le respect de sept engagements. Si ceux-ci sont respectés par l’éditeur, celui-ci peut faire figurer sur son site un logo spécifique. Force est cependant de constater que l’impact de ce label semble limité : en consultant au hasard quatre sites des membres de l’association (Le Matin, La Tribune de Genève, La Liberté, Le Temps), seul un sur les quatre consultés faisait figurer sur sa page d’accueil le logo attestant qu’il possédait le label. Car c’est toute l’ambiguïté de la démarche de labellisation qui suscite de nombreuses réserves chez beaucoup d’acteurs, notamment le syndicat national des journalistes (SNJ). Pour de nombreux titres, qui disposent de marques fortes et d’une crédibilité fondée sur des décennies de travail de qualité, le label apparaît manifestement inutile. Les nouveaux acteurs de l’information en ligne préféreront d’ailleurs peut-être privilégier le renforcement de la crédibilité de leur marque auprès des internautes, plutôt que de s’engager dans une démarche coûteuse et aléatoire de recherche d’un label.
Sans compter que la réaction des internautes, difficile à anticiper, pourrait bien être négative face à un label officiel, géré par les pouvoirs publics et les organisations professionnelles, et qui apparaître comme une tentative de contrôle ou d’encadrement d’un réseau dont les aspirations libertaires sont très fortes. Il faut éviter à tout prix que cette démarche ne soit ressentie comme la mise en place d’un label « Presse française d’origine contrôlée », pour reprendre l’expression du SNJ, qui constitue un moyen de protection d’un « vieux » média face au succès du numérique__. Le label doit être une véritable aide et un signe de confiance pour les internautes dans leurs relations avec les sites d’information, et non pas une ligne Maginot destinée à préserver, sans aucune chance de succès, les groupes de presse de la concurrence sur Internet.
Pour avoir toutes les chances de succès, il semble donc préférable que cette démarche de labellisation soit d’abord gérée au niveau des acteurs eux-mêmes en couvrant un champ le plus large possible : sites de presse, pure players, sites d’autres médias… Lorsque ceuxci seront parvenus à définir les critères qu’ils jugent indispensables pour la qualité de l’information en ligne, ceux-ci pourraient ensuite être repris dans un label, qui pourrait également servir de référence dans différents mécanismes publics relatifs à l’information en ligne et notamment les aides (aide en fonds propres, TVA réduite, statut de correspondant en ligne…) qui sont proposées dans ce rapport.
















Commentaires
1. Le mercredi 21 février 2007 à 01:42, par Flaw
2. Le mercredi 21 février 2007 à 08:12, par Netpo
3. Le mercredi 21 février 2007 à 13:19, par Alain :: email :: site
4. Le mercredi 21 février 2007 à 15:11, par Hubert Guillaud :: email :: site
5. Le mercredi 21 février 2007 à 16:39, par Flaw
6. Le jeudi 22 février 2007 à 08:22, par Raina :: email :: site
7. Le jeudi 22 février 2007 à 17:58, par claire bienvenue (Rédactrice Come4news) :: site
8. Le jeudi 22 février 2007 à 22:42, par Didier :: site
9. Le vendredi 23 février 2007 à 11:13, par steffff :: email
10. Le samedi 24 février 2007 à 14:28, par stereo.fr :: email :: site
11. Le lundi 26 février 2007 à 18:17, par Maxime :: email
12. Le mardi 27 février 2007 à 23:47, par Netpo
13. Le mercredi 28 février 2007 à 10:34, par Hubert Guillaud :: email :: site
14. Le mercredi 28 février 2007 à 10:54, par Netpo
15. Le lundi 5 mars 2007 à 23:46, par Lili
16. Le lundi 5 mars 2007 à 23:50, par Mela
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